
Le musicien, chef d’orchestre enseignant et clinicien international Rich Matteson partage une superbe leçon de vie de Louis Armstrong lors de l’enregistrement de l’album Louie & The Dukes of Dixieland en 1960. Ce texte est une transcription et traduction d’un enregistrement d’un extrait d’une classe de maître donnée par Rich Matteson.
Une superbe leçon de vie de Louis Armstrong lors d’un enregistrement
Ce n’est pas facile de répéter chaque jour et de toujours avoir une attitude positive, et j’ai appris quelque chose de très important il y a plusieurs années d’un homme d’exception, Louis Armstrong. En 1960, j’étais dans le groupe Dukes of Dixieland et nous avions eu l’occasion d’enregistrer avec Louis Armstrong, et ce fut une des choses les plus importantes qui m’est arrivé dans ma carrière musicale. On était tellement nerveux et stressés pendant cet enregistrement parce qu’a cette époque quand ont faisait une erreur il fallait tout recommencer. On ne pouvait pas faire comme aujourd’hui et couper, éditer et recoller le ruban d’enregistrement. On est tous là a se dire « mon dieu si jamais je fait une erreur, faites en sorte qu’elle se produise AVANT l’enregistrement du solo de Louis parce que si on la fait APRÈS son solo il faudra tout reprendre, et il ne sera pas trop content. »
Le jour même on ne sait toujours pas ce qu’on va enregistrer…
On est sur la route dans la région de de Toronto et on tente de savoir quel pièce Louis veut jouer mais on n’a toujours pas de nouvelles de lui. La seule chose qu’on sait c’est qu’on sera la semaine suivante en concert au Round Table de NY et qu’on enregistre avec Louis au Webster Hall le même jour. Toujours sans nouvelles de lui on espère qu’on connaîtra les pièces qu’il voudra jouer. Le jour de l’enregistrement on se rends a Webster Hall et Louis est là. Tous le monde se connait et se salue.
Louis (Rich Matteson qui imite la voix rauque de Louis) : Bon les mecs qu’est-ce que vous voulez enregistrer ?
Nous : On pensait que t’avait choisi des pièces…
Louis : Non moi je pensait que vous aviez choisi des pièces.
Ça nous prends une heure pour choisir des pièces parce qu’a cette époque quand tu enregistre une pièce pour une compagnie de disque tu ne pas l’enregistrer avec une autre pendant plusieurs années.
Louis : Aimeriez-vous faire telle ou telle pièce ?
Son gérant : Louis tu a déjà enregistré cette pièce l’autre année avec une autre compagnie de disques tu ne peut la faire pour cette
compagnie.
Finalement on a toutes les pièces qu’on veut et on commence l’enregistrement.
Louis est là avec sa trompette, il y aussi les clarinettes juste à côté, les trombones un peu plus loin, moi je suis ici avec mon
tuba, et il y la batterie. Je fait face à Louis. La première pièce que Louis veut faire c’est Avalon.
Louis : Quelqu’un connait les paroles ?
Frank (un des musiciens) : I met my love in Avalon…c’est tout ce que je sait…
Louis : C’est bon je vais faire avec.
Sur Avalon il s’imagine une foule de 10,000 personnes
On commence l’enregistrement. La femme de Louis, Lucille et juste derrière lui et Louis commence à chanter devant un grand mur comme s’il y avait une foule de 10,000 personnes. Il voit le public, reconnait des visages et chante I met Lucille in Avalon beside the sea and she’s here with me today. Il salut les gens, il rit, dit bonjour au public…et je suis flabergasté! Je n’en crois pas mes yeux.
Sur Just A Closer Walk With Thee il est seul avec Dieu et tout le monde pleure
Viens ensuite la pièce Just A Closer Walk With Thee et M. Armstrong transforme l’espace du studio en sa petite chapelle personnelle. Il commence à parler à Dieu et chante les paroles…a ce moment-là dans la pièce il n’y que Louis, seul avec Dieu. Après la première prise je suis en larmes. Le batteur aussi, le clarinettiste aussi, les trombonistes aussi, et sa femme Lucille aussi. Et l’ingénieur de son, un habitué des grands (il avait enregistré Lena Horne et Billy Eckstine juste avant) qui était venu dire à Louis que la première prise était bonne était tellement ému qu’il ne pouvait plus lui adresser la parole!
Voyant ce qui se passait Louis brisa la glace, toujours avec sa voix rauque…
Louis : Bon ben c’est le temps des beignes, du café et d’une petit pause.
On est assis en train de prendre notre pause et je ne sais pourquoi mais Dieu me donna le courage de parler à Louis et lui demander un question. Comment faisait-il pour transformer un mur en foule, un studio en chapelle et d’oublier tous les petits soucis de la vie qu’on peut avoir…il me répondit…
Louis : Eh bien…je joue toujours pour quelqu’un que j’aime. C’est tout. Tu joue pour quelqu’un que t’aimes. Toujours. Je joue pour lui (Dieu) car il m’a donné le talent de jouer. Je joue pour Lucille, c’est ma femme, je l’aime et si je fait des erreurs, elle me comprends. Ils veulent tous (le public) écouter, c’est super, et s’ils ne veulent pas écouter c’est super aussi car de toutes façons je joue toujours pour lui (Dieu) et elle (Lucille).
Je me suis dit c’est tellement cool, c’est ridicule…
Une superbe leçon de vie de Louis Armstrong : Il faut toujours jouer pour quelqu’un qu’on aime
A un concours de musique il ne faut penser aux juges, a un concert il ne faut pas penser au public. Tu y vas et tu joue chaque note pour quelqu’un t’aimes et tu laisse les autres écouter et en être témoins. Et même s’ils n’y sont pas, tu joues pour quelqu’un que t’aimes et c’est tout. Parce que quand tu joue pour quelqu’un que t’aime tu veut toujours faire de ton mieux, parce que tu aimes cette personne. Vous êtes spéciaux, vous avez le don d’un immense talent et vous jouez toujours pour quelqu’un que vous aimez, chaque fois que vous jouez votre instrument. Quand vous répétez seul, avec un petit groupe ou un big band, vous jouez pour quelqu’un que vous aimez. C’est une des plus importantes leçons que j’ai eu. Je l’ai eu de Louis Armstrong et c’était la vérité.
Ce texte est une transcription et traduction d’une enregistrement sur YouTube d’une classe de maître donné par le musicien Rich Matteson. Rich était musicien, chef d’orchestre, enseignant et clinicien international ainsi que compositeur et arrangeur. L’euphonium était son instrument principal mais il jouait également la trompette basse, le trombone, le tuba, l’hélicon et le piano.
Merci au batteur Claude Lavergne pour le partage de cet enregistrement.