
Une fine bruine embrouille le crépuscule et rappelle aux passants trop enthousiastes de l’été qu’on est encore en avril. Après le récital impressionnant du trompettiste de la relève Duncan Neale, j’ai déambulé de McGill à Berri-UQAM, et je me dépêche sur Ontario pour ne pas manquer le début du bon plan jazz annoncé pour ce soir – le lancement de l’album State of Garden and Shadow de la musicienne et compositrice Valérie Lacombe.
Dans le décor mythique du Cabaret du Lion d’Or est tenue la célébration de la Journée internationale du Jazz, organisée par Divertissement Mercier. Montréal fait place au Jazzwomen, c’est le titre de la soirée. Cette année, l’honneur est aux grandes dames du jazz montréalais. On lance State of Garden and Shadow, le premier album de la compositrice, directrice musicale et artiste de la batterie, Valérie Lacombe.
Musicienne impeccable, accompagnatrice dévouée, membre indispensable du collectif jazz féminin Ostara, Valérie Lacombe monte à l’instant sur scène pour présenter une œuvre en son propre nom.
À ses côtés, 3 musicien-ne-s éminent-e-s: Camille Thurman-Green au saxophone ténor, Caoilainn Power au saxophone alto et Mike de Masi à la contrebasse. La configuration met en valeur le timbre cuivré des deux solistes, qui alternent harmonisation et solos improvisés, mais permet aussi à mon oreille de se concentrer sur la vivacité de la batterie.
Impassible, légère, le menton légèrement baissé, Valérie s’applique à colorer le tempo d’une ribambelle de tintements aériens. J’entends dans son jeu une finesse, une patience, une attention érudite aux détails. J’y vois les gestes méticuleux et ravis d’une jardinière taillant ses rosiers. La métaphore du jardin est bien présente dans la musique: j’y entrevois les fruits de travail et de réflection, mais aussi d’air pur et de sérénité. Axant récemment ma pratique artistique sur la conduction narrative des spectacles et sur la libération de l’expression émotive, mon goût pour l’exubérance est défié par cette proposition lucide, élégamment cérébrale et tout en subtilités.
Camille et Caoilainn sont étrangement plantées, debout face au public, absorbées par l’intention, sans prétention et dédiées à l’objectif commun. C’est comme si elles puisaient la musique par des profondes racines sous leurs pieds. La stabilité les fait monumentales.
Ces trois femmes, trois consoeurs, se consacrent à la musique, à cette mission intellectuelle supérieure, sans artifice, sans laisser des codes de genre les détourner de leur recherche créative, de leur jeu essentiel. C’est avec humilité et sérieux qu’elles livrent tout au long de la soirée les compositions de Valérie, et elles m’apprennent sur le pouvoir féminin de faire résonner sa voix sans besoin crier.
Pour la dernière pièce, l’illustre Rachel Therrien, revenant de la ville de New York, est invitée sur scène, ajoutant sa trompette incandescente à l’ensemble. Comme Martine Labbé a si bien exprimé dans son discours d’ouverture du concert, la présence des femmes dans la scène montréalaise du jazz mérite d’être célébrée… et cultivée!
Dès la semaine prochaine, Valérie Lacombe présentera State of Garden and Shadow dans une tournée canadienne d’une douzaine de dates.
Charlotte Désilets : charlotte.desilets@gmail.com
La chanteuse de jazz et comédienne Charlotte Désilets nous raconte les passionnants concerts et ses rencontres avec les artistes de la grande famille du jazz.

