
Cette année encore, je vous propose une petite incursion au cœur d’un de mes festivals coups de cœur à Lyon. Compte rendu de mes deux soirées au Périscope pour l’édition 2026 du Festival Récif qui s’est déroulée du 14 au 18 avril dernier, où j’ai pu une fois de plus faire de très belles découvertes.
Le Festival Récif 2026 @ Périscope
C’est parmi les bâtiments futuristes et clinquants du quartier Confluence, à l’extrémité sud de la chic presqu’île lyonnaise, que je retrouve la petite salle du Périscope où se tient chaque année depuis 2023 le Festival Récif. On y arrive avec cette impression d’avoir trouvé un lieu à part, une salle underground discrète qui se dérobe à l’architecture futuriste du quartier, un peu comme les Foufounes électriques à Montréal qui tiennent le fort au milieu des façades modernes qui ont poussé tout autour.

Photo : Paul Bourdrel
Le Périscope explore les eaux profondes du jazz et des musiques improvisées
Installé dans les anciens locaux de Radio Nova, jadis réputée pour sa programmation éclectique, le Périscope explore depuis 2007 les eaux profondes du jazz et des musiques improvisées, offrant une vitrine essentielle aux artistes qui trouvent difficilement leur public en salle. La ville ne manque pourtant pas de salles consacrées à la note bleue, le Hot Club de Lyon se targuant même d’être le plus vieux club jazz d’Europe. Mais le Périscope fait bande à part, empruntant plus au charme brut des scènes rock et underground qu’à l’ambiance feutrée des caveaux jazz.
Un décor qui colle parfaitement au festival Récif 2026 avec sa programmation qui ziguezague entre métal, électro, jazz cubain, musique contemporaine, free jazz, néo-trad, rap underground, et j’en passe. Une bouffée d’air frais parmi une pléiade de festivals dont les têtes d’affiche donnent souvent une impression de déjà-vu. Rien contre Diana Krall, Grégory Porter ou Marcus Miller, mais il y a quelque chose de rafraîchissant à voir un festival miser sur les marges, les voix moins attendues.
Au-delà des étiquettes au Récif 2026
Après mon premier passage à Récif l’an dernier, marqué notamment par la découverte des incroyables Daoud et Otis Sandjö, c’est avec impatience que j’attendais de renouer avec le festival, qui proposait encore une fois une programmation très intriguante : entre le folk-soul d’Indawa, le jazz cubain de Manon Mullener, le djent jazzy de Zu et le rap expérimental de Grems, les organisateurs semblent faire feu de tout bois. Et c’est là tout l’intérêt de l’événement qui réussit à faire dialoguer des univers en apparence très éloignés, transformant ce jeu de contraste en véritable ligne directrice.
Une programmation sur cinq soirées
La programmation étalée sur cinq soirées thématiques contribue aussi à donner une cohérence à l’ensemble, en regroupant les artistes par affinités de genre, mais toujours conservant un effet de surprise.
Pour Raphaël Dumont, programmateur du festival Récif 2026, « ça reste avant tout un événement voué aux musiques curieuses, au-delà d’être un festival de jazz ».

Débarrassé des étiquettes, le jazz n’est donc plus seulement un genre, mais plutôt un continuum qui embrasse le large spectre des musiques improvisées, en droite ligne de ce que le Périscope défend à l’année.
Il y a quelque chose de beau à les voir tenir ce cap, surtout quand on pense aux petites salles chez nous qui ferment les unes après les autres depuis quelques années… Et cerise sur le gâteau, le public est au rendez-vous. Selon Raphaël Dumont, l’édition 2026 est un succès, avec plusieurs soirées à guichet fermé. Qui dit que les musiques actuelles sont seulement l’affaire de quelques mélomanes endurcis?
Nina Garcia (14/04)
Arrivé au Périscope la fleur au fusil, sans trop connaître les artistes au programme de cette première soirée, j’aperçois une guitare électrique trônant seule sur les planches de la petite scène de l’espace central, entourée de pédales d’effets. Tout de suite l’impression que la soirée s’annonce riche en surprises, ce que confirme quelques instants plus tard l’entrée en scène de la guitariste Nina Garcia. Exit les accords et mélodies traditionnellement associés à la guitare solo. La musicienne fait plutôt surgir un monde sonore brut et abrasif, quelque part entre minimalisme, noise et drone.
C’est fou tout ce qu’on peut tirer d’une guitare et de quelques pédales. Les effets ne sont jamais un simple gadget, prolongeant plutôt la palette sonore de l’instrument. Nina Garcia joue avec l’attaque, le feedback, les micros, les frottements, comme si chaque détail devenait matière musicale. On pense par moments à certains radicaux de la guitare expérimentale comme Marc Ribot et Fred Frith, en passant par les paysages abrasifs de Keiji Haino ou Oren Ambarchi. Un choix particulièrement audacieux pour ouvrir un festival de jazz, devant un public qui ne s’attendait visiblement pas à ce choc quantique.
De Mond (14/04)
La soirée se poursuit dans la grande salle du Périscope avec De Mond, un duo bruxellois formé de Stijn Wybouw (voix, effets, percussions) et Arno de Bock (effets, batterie), qui prolonge, à sa façon, l’atmosphère post-apocalyptique installée par Nina Garcia. Ici encore, on est loin du jazz traditionnel. La musique avance par boucles, feedbacks de voix, échos et montées rythmiques, comme une transe où tout menace constamment de déborder.
Le batteur impressionne particulièrement par son jeu libre et très souple, capable de maintenir une tension rythmique tout en donnant l’impression de flotter hors du tempo. Puis, à mi-parcours, le duo bifurque sur un rythme trap porté par de bon vieux samples de style 808, comme si la charpente musicale du set se mettait soudainement à groover. La finale arrive un peu abruptement, laissant l’impression d’un set volontairement instable.
Zu (14/04)
Le trio italien Zu prend ensuite le relais, parachevant la descente vers les derniers retranchements du jazz dans une déferlante de riffs massifs et de polyrythmies à réveiller les morts. Dès les premières minutes, le sax baryton de Luca Tommaso Mai prend des airs de corne de brume sortie des enfers, porté par les rythmes millimétrés du batteur Tomas Järmyr et la basse de Massimo Pupillo. Les musiciens naviguent à la croisée du rock psychédélique et du métal industriel, comme si Colin Stetson se retrouvait soudainement épaulé par Tool ou Rammstein. On perçoit également une filiation évidente avec les assauts math-metal des colosses suédois de Meshuggah et les climats sombres de Goblin, figure culte de la riche tradition prog-rock italienne, une filiation qui s’impose avec évidence. Bref, une première soirée aussi brutale qu’audacieuse.

photo : Noise Injection
Manon Mullener Trio (16/04)
Ma deuxième soirée au festival Récif 2026 prend un virage nettement plus traditionnel que la précédente. Après une première partie assurée par le duo Claire Besson à la guitare et Hugo Diaz au saxophone, que je manque malheureusement, j’arrive à temps pour le Manon Mullener Trio qui fait aussitôt basculer le Périscope dans une ambiance latine. Au terme d’un simple « one, two, one, two, three… » entonné par la pianiste, les corps s’animent, les sourires apparaissent et l’énergie contagieuse du trio envahit la salle, quelque part entre jazz cubain, hard bop et mélodies suisses, pays d’origine de la pianiste.
Le groupe enchaîne avec de belles ballades aux mélodies accrocheuses, toujours traversées par cette fibre latine en toile de fond. Un morceau aux airs de tango offre à l’excellent bassiste Rodrigo Aravena l’occasion de se lancer dans une improvisation libre et bien sentie, avant que le frère de la pianiste, Lucien Mullener, autre grand moteur du trio, ne prenne la balle au bond avec un furieux solo de batterie. La performance est somme toute chaleureuse et très virtuose, même si les musiciens semblent parfois retenir leur élan, là où l’on aurait aimé les voir souffler davantage sur les braises.
Fœhn (16/04)
Changement complet de registre avec le trio français Fœhn, alors que le piano cède la place à une flopée de synthés et que les sonorités acoustiques et électroniques commencent à s’entremêler. Le groupe navigue entre jazz, pop, drum and bass et textures plus cinématographiques, quelque part dans l’esprit d’un Bill Laurance aux accents french touch. La section rythmique composée du bassiste Cyril Billot et du batteur Kevin Borquéal excelle, ancrant les morceaux dans un groove souple, pendant que la très large palette sonore du claviériste Christophe Waldner ouvre de larges espaces mélodiques.

Le set connaît de très beaux moments de pure folie, mais aussi des passages plus suspendus, comme sur Winter in Yokohama, où l’ambiance ralentie révèle toute la qualité des interactions entre les musiciens. L’arrivée de la chanteuse Fleur Worku apporte un vrai supplément d’âme avec sa voix planante qui s’intègre parfaitement aux textures du groupe et nous transporte. Sur Find Your Way, plus animée, cette union fonctionne toujours aussi bien, confirmant que Fœhn gagne vraiment en ampleur dès qu’une voix vient se poser sur ses grandioses constructions instrumentales. Le groupe sait faire monter les tensions, construire des crescendos efficaces et doser intelligemment ses influences. À découvrir.
Un festival appelé à grandir
Ce sont malheureusement les deux seules soirées auxquelles j’ai pu assister cette année, même si d’excellents échos me sont revenus des deux dernières, qui mettaient notamment en scène le génial rappeur Grems et la jeune formation parisienne en pleine ascension AMG.
De quoi conclure une troisième édition fort réussie de Récif, même si Raphaël Dumont me confiait en entrevue que l’événement avait subi une petite cure minceur par rapport aux années précédentes.
« Le format est un peu réduit cette année, mais le squelette demeure le même ».

Le résultat : moins de concerts hors les murs, un plan de communication réduit, pas de conférences, et moins de gratuités. Un mal nécessaire dans un contexte de plus en plus difficile pour les petits festivals. « Tout est plus compliqué au niveau budgétaire depuis deux ans, et ça a tendance à être de pire en pire », ajoute le programmateur qui se demande comment préserver un festival qu’il juge moteur pour le Périscope, mais en gardant à l’esprit que le cœur de son activité demeure avant tout celui d’une salle de concert.
Mais tout n’est pas sombre à l’horizon de Récif qui reprend en quelque sorte, par son identité distincte et la force de sa programmation, le flambeau d’À Vault Jazz, le défunt festival qui a laissé un grand vide dans le paysage lyonnais suite à sa disparition en 2019. Raphaël Dumont rappelle aussi avec justesse que Récif demeure somme toute un festival relativement jeune, qui saura sans nul doute affiner encore davantage son identité au fil des prochaines années. Sur ce, avis aux mélomanes de passage à Lyon : n’hésitez pas une seule seconde à découvrir cette formidable vitrine des scènes jazz actuelles en France, comme ailleurs en Europe.
photo d’entête d’article : Paul Bourdrel
Arnaud G. Veydarier : arnaudgveydarier@gmail.com / Facebook / twitter
Arnaud G. Veydarier est un guitariste formé en musicologie à l’Université de Montréal. Son parcours reflète un intérêt profond pour le jazz, la musique contemporaine et les croisements entre musique et urbanité. Après plusieurs années passées à œuvrer dans le milieu culturel, il se consacre désormais à l’urbanisme, tout en continuant de prendre la scène au sein de divers ensembles. Vous pouvez le retrouver ici toutes les deux semaines dans ses critiques d’albums où il explore les nouvelles formes du jazz contemporain. Pour voir toutes ses chroniques, c’est ici

