
Ouvrons cette chronique avec un brin de nostalgie. Il fut une époque ou le jazz était abondamment couvert, surtout pendant le FIJM. Comme le papier était bon et les lecteurs au rendez-vous, il était courant avant les concerts de s’abreuver d’entrevues, ainsi que je ne sais de combien de critiques toutes aussi intelligentes les unes que les autres. Les temps ont changé, ainsi que les mœurs semble-t-il, mais une chance pour nous de voir apparaître quelques 80 chroniques dans le livre Mémoires de jazz de Serge Truffaut, pilier du jazz au Devoir.
Tout en étant économiste/éditorialiste, il distillait tous les samedis ses découvertes, coups de gueule, nouveautés, oraisons funèbres, toujours bien tournées sans oublier ses reportages d’après concerts. Jeune journaliste débutant, c’était il y a plus de trente ans, j’avais appelé Serge Truffaut à son bureau au sujet de Duke Ellington. Il recommandait chaudement Blues For New Orleans. Parce qu’il était question du saxophoniste vedette de l’orchestre : Johnny Hodges qui allait succomber d’un arrêt cardiaque sur la chaise du dentiste. Gentiment, l’ami Truffaut répondit en me parlant de la Nouvelle-Orléans, berceau du jazz et de l’importance du Duke. Il faut toujours se souvenir des décennies qui passent et bien situer l’histoire la note bleue dans le temps avec les bons moments et en contrepartie, le racisme et les préjugés.
Mémoires de jazz – des instants de jazz et ses seconds couteaux
Ce recueil est divisé en six parties et il n’est pas nécessaire de le suivre dans l’ordre. On picore ci et là, se souvenant, souriant même dans les moments tristes. Jamais avare de commentaires, nous retrouvons parfois sous la plume Truffaut, le style cinglant de Marcel Aymé (Uranus/Les contes du chat perché), qui faisait naître des images tout en musique. Relisons « Un dernier solo pour Miles Davis », « Gillespie disparaît » – car hier est mort l’existentialisme du jazz, « La fière histoire d’Oscar » pour ne pas oublier Daisy, sa sœur, professeur de piano ou « À la mémoire de Stan Getz » avec l’impérissable People Time.
Pour le jazz montréalais, il saluera l’ouvrage essentiel du contrebassiste Normand Guilbeault, digne successeur de l’oeuvre de Charles Mingus, tout comme Paul Bley, éclaireur en chef, Jean Derome, l’oulipien (un truffisme) du jazz de la même manière que le travail de l’altiste Rémi Bolduc. Parmi les beaux souvenirs du FIJM, il se remémore le pianiste Randy Weston avec le saxophoniste ténor David Murray, « Un duo de guérisseurs » tout comme « La chaleur d’Elvin Jones au TNM » ainsi que « Sonny Rollins et le flot continu », et tant d’autres.
Serge Truffaut est aussi l’ami de seconds couteaux, des maîtres de l’ombre tels le pianiste Red Garland, le batteur Stan Levey ou le saxophoniste Scott Hamilton. Nous conclurons avec « Les alchimistes du World Beat » soit l’Art Ensemble of Chicago, qu’il qualifiait tout simplement comme le front du refus.
Il y aurait tant à dire sur Mémoires de jazz, mais offrez vous cadeau. C’est un hommage au jazz, à ceux et celles qu l’on construit.
Merci Serge Truffaut !
Mémoires de jazz
Serge Truffaut
Éditions Somme toute
Le Devoir
273 p
Sous la fine plume de notre plus fidèle chroniqueur, découvrez les meilleurs albums et livres jazz du Québec et de la planète. Christophe écrit également une chronique jazz a Ted Audio, une chronique classique a ludwig.com et est l’auteur du livre Les grands noms du jazz.