
Pour cette chronique d’albums vintage de jazz de début mars je vous propose Tender Feelin’s (Blue Note, 1959), de Duke Pearson – Count Basie And The Kansas City 7 (Impulse!, 1962), de Count Basie et Take It From Me (Impulse!, 1964), de Terry Gibbs.
Duke Pearson – Tender Feelin’s (Blue Note, 1959)
J’ai fait la découverte de Duke Pearson il y a quelques années grâce aux albums de Donald Byrd, notamment The Cat Walk, Fuego, Byrd In Flight et At The Half Note Café (Vol. 1 & 2) sur lesquels il joue un bon rôle de sideman. Je n’avais toutefois pas pris le temps d’écouter ses albums en tant que leader avant l’année passée. Les deux albums en trio qu’il a enregistrés pour Blue Note avec Gene Taylor à la contrebasse et Lex Humphries à la batterie sont parmi mes préférés. Ils ont tous deux été enregistrés à la fin de 1959 et s’intitulent Profile et Tender Feelin’s. Quoique enregistré en 1959 l’album est sorti en 1960.
Un style d’improvisation influencé par l’oreille qu’il a développé en jouant des instruments monophoniques
Duke Pearson a joué du mellophone (type de cor en forme de trompette, utilisé dans les fanfares ou en big band), du cor baryton et de la trompette avant de se dédier au piano. Comme de nombreux autres pianistes de jazz, son style d’improvisation est probablement influencé par l’oreille qu’il a développé en jouant des instruments monophoniques. L’avantage de jouer de cette façon au piano est que le clavier permet de jouer des lignes monodiques comprenant de plus grands intervalles et de micro-transpositions à des tempos plus élevés que si on essayait de les jouer sur un cuivre. Ses solos sur Bluebird Of Happiness (Jan Peerce) et I Love You (Cole Porter) en sont de bons exemples.
Les autres titres sur l’album sont I’m A Fool To Want You (Joel Herron, Jack Wolf, Frank Sinatra) avec une superbe introduction jouée à l’archet par Gene Taylor, When Sunny Gets Blue (Marvin Fisher, Jack Segal), The Golden Striker (John Lewis) et On Green Dolphin Street (Bronislaw Kaper, Ned Washington). D’après les liner notes de Leonard Feather, le dernier morceau, un blues intitulé 3AM, n’était pas prévu : Duke se serait remis au piano alors qu’il était tard et que tout le monde s’apprêtait à quitter le studio de Rudy Van Gelder.
Pour finir, et puisque je mentionne Van Gelder : le son de cet album est exceptionnel. Les instruments sont parfaitement séparés, le son du piano est chaud et plein de détails, la contrebasse est ronde et bien définie, et la batterie est claire, les cymbales crisp.
Count Basie – Count Basie And The Kansas City 7 (Impulse!, 1962)
Montréal est une ville où la danse swing est très populaire. Si vous faites partie de cette communauté et que vous ne le connaissez pas, Count Basie and the Kansas City 7 vous plaira sans doute plus que les deux autres albums dont je vous parle aujourd’hui.
Count Basie en format « mini big band »
Count Basie, célèbre pour son big band, joue ici dans un format que l’on pourrait appeler « mini big band » puisqu’on ne retrouve que huit des seize à dix-huit musiciens généralement présents. Malgré cette réduction du personnel, les éléments essentiels qui créent l’identité de sa musique demeurent inchangés : le swing, la solidité du beat (mention spéciale à Eddie Jones à la contrebasse !), la simplicité des solos et des thèmes, le bon goût, le son, et la légèreté (écoutez le solo de Count Basie sur Count’s Place).
Les pièces sont concises et efficaces, c’est une musique faite pour danser, qui se pense en sections (blocs de 8 ou de 16 mesures en général) et parfois même en riffs joués par différents membres de l’orchestre.
Un bon batteur est celui qu’on ne remarque pas tout de suite
Avec Count Basie et Eddie Jones, Freddie Green à la guitare et Sonny Payne à la batterie complètent la section rythmique. Il existe un dicton qui dit qu’un bon batteur est celui qu’on ne remarque pas tout de suite. C’est exactement ce qui se passe sur cet enregistrement : Sonny Payne ne prend que quelques très courts solos, mais accompli un travail d’accompagnement remarquable sur l’ensemble de l’album. Les autres musiciens de l’orchestre sont : Thad Jones à la trompette, Frank Wess à la flûte et flûte alto, Frank Foster au saxophone ténor et à la clarinette, et Eric Dixon au saxophone ténor, à la flûte et à la clarinette.
Enfin, Count Basie nous fait la surprise de jouer de l’orgue sur I Want A Little Girl, ce qui est assez rare et donne une couleur spéciale à ce morceau. L’album est aussi enregistré chez Van Gelder, le son est superbe et correspond parfaitement au style et à l’esprit de l’orchestre.
Terry Gibbs Quartet – Take It From Me (Impulse!, 1964)
Deux des musiciens de cet album sont encore en vie : le guitariste Kenny Burrell, âgé de 93 ans, et le vibraphoniste Terry Gibbs, qui a fêté son 100ème anniversaire en octobre dernier ! Je cherchais un album où la guitare et le vibraphone peuvent être entendus côte à côte. Selon moi, les timbres de ses deux instruments harmoniques sont très différents mais se marient très bien. Cet enregistrement est idéal pour le réaliser.
Kenny Burrell est un accompagnateur exceptionnel
Sur le premier morceau, Take It From Me, ainsi que sur 8 Lbs., 10 Oz., vous pourrez entendre les deux musiciens jouer les thèmes à l’unisson. Sur les autres morceaux, Kenny Burrell accompagne généralement les mélodies en jouant des motifs et accords qui leur répondent et les mettent en valeur, comme sur El Fatso, Oge, ou Pauline’s Place où il joue de beaux accords suspendus qui apportent une touche de modernité entre les premières phrases du thème. Kenny Burrell est un accompagnateur exceptionnel ; ses interventions semblent presque écrites, comme si elles faisaient partie intégrante des compositions.
Terry Gibbs fait preuve d’une grande inventivité
De son côté, Terry Gibbs fait preuve d’une grande inventivité dans les sons qu’il produit avec son instrument. Notez comme il étouffe certaines notes avec un maillet tout en les jouant avec l’autre (sur le thème de Oge par exemple). Il semble également être très conscient de l’endroit où il frappe les lames du vibraphone (plus ou moins près de la corde), ce qui lui permet de contrôler la résonance de ses notes. En plus du vibraphone, Terry Gibbs joue de la batterie. Avec le piano, c’est presque comme un double pour les vibraphonistes. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles son time-feel est impeccable.
L’album comprend six compositions originales du vibraphoniste et deux standards bien connus : All The Things You Are (Jerome Kern, Oscar Hammerstein II) interprété en valse, et Honeysuckle Rose (Fats Waller, Andy Razaf).
Pour soutenir les deux doyens, on retrouve l’imperturbable Sam Jones à la contrebasse et Louis Hayes à la batterie. Les deux musiciens ont énormément joué et enregistré ensemble avant cette date : impossible de ne pas swinger avec ces deux-là !
Si vous souhaitez en apprendre davantage sur Terry Gibbs, je vous recommande cette entrevue avec Les Tomkins.
Baptiste Lejeune : baptiste.beats@gmail.com
Baptiste Lejeune est un batteur franco-canadien qui a étudié le jazz et la musique classique au Conservatoire de Paris, à l’Université McGill à Montréal, et au Tribeca Jazz Institute, à New York. Il se produit régulièrement sur la scène montréalaise et québécoise, enseigne à l’École de Jazz de Montréal et collectionne les disques de jazz. Sa chronique de 3 albums vintage de jazz est mensuelle.
3 albums vintage de jazz : Just Us (1960) Gettin’ Together! (1960) The Tender Gender (1966)
3 albums vintage de jazz : Another Git Together (1962) Meet Oliver Nelson (1959) Cliff Craft (1957)