
Pour cette chronique d’albums vintage de jazz d’avril je vous propose On The Spur Of The Moment (Blue Note, 1961), du pianiste Horace Parlan et Born To Be Blue (Riverside, 1963) du pianiste Bobby Timmons.
Horace Parlan – On The Spur Of The Moment (Blue Note, 1961)
Horace Parlan est né le 19 janvier 1931 à Pittsburgh, en Pennsylvanie. Alors qu’il n’a que 5 ans, il est frappé par la poliomyélite, maladie qui paralyse tout le côté droit de son corps. Bien qu’il en guérisse progressivement, il ne retrouvera jamais la pleine mobilité de son bras ni de sa jambe.
Ce handicap est paradoxalement ce qui lui a permis de développer un style rythmique si particulier. Il se distingue par une main gauche très présente et puissante, et une main droite moins agile, mais très syncopée. Les lignes, toujours concises, et les block-chords qui structurent les improvisations d’Horace Parlan confèrent toute la solidité à son jeu. Ses solos sur On The Spur Of The Moment et And That I Am So In Love en témoignent parfaitement.
Influencé par l’Église et le gospel
Horace se disait aussi très influencé par l’Église et le gospel. Lorsqu’il accompagne, il apporte toujours beaucoup de groove et de soul à la musique. J’ai toujours pensé que l’intention avec laquelle quelque chose est joué prévaut sur son contenu. Le jeu d’Horace Parlan, comme de nombreux autres musiciens, me conforte à cette idée.
Un de ses meilleurs albums
On The Spur Of The Moment est selon moi un de ses meilleurs albums. Horace accordait une grande importance à la complicité qui se crée entre les membres d’un groupe avec le temps, et cet album est le quatrième qu’il enregistre avec la même section rythmique : Al Harewood à la batterie et George Tucker à la contrebasse. À l’avant, on retrouve les frères Turrentine (l’aîné Tommy à la trompette et le cadet Stanley au saxophone ténor), qu’il connaît depuis son adolescence à Pittsburgh. Il y a une vraie cohésion entre les musiciens tout au long de l’album. Leur écoute mutuelle est palpable, et l’atmosphère générale de l’album dégage une sensation de détente et de complicité.
La sélection des morceaux est cohérente, les arrangements sont efficaces. Vous entendrez un thème de blues original, deux morceaux de Booker Ervin (dont Al’s Tune, une superbe composition) et trois compositions moins connues mais portées par de belles mélodies. Un détail surprenant à noter : à la fin de Skoo Chee, la voix d’un des musiciens se fait entendre, une surprise pour un album instrumental de cette époque.
Bobby Timmons – Born To Be Blue (Riverside, 1963)
D’après Bobby Timmons, qui considère cet album comme son meilleur en tant que leader, son intention pour Born To Be Blue était de créer une palette sonore variée. Pour cela, il utilise plusieurs éléments : D’abord, la présence de deux bassistes proposant chacun un son et un jeu bien distinct apporte une couleur et un feel différent à chaque morceau. Écoutez par exemple comment Ron Carter joue l’introduction et la coda de Namely You (Gene de Paul, Johnny Mercer) et comment Sam Jones double la main gauche de Bobby Timmons sur Malice Toward None (Tom Mcintosh).
Ensuite, le batteur Connie Kay alterne entre baguettes, balais, et même maillets sur Malice Towards None, ce qui apporte une texture exceptionnelle à ce qui est pour moi le meilleur morceau de l’album. Par ailleurs le pianiste fait preuve d’une grande expressivité et d’un jeu rempli d’émotion sur cette composition sombre.
Enfin, la variation des métriques est également présente. Bien que les pièces soient majoritairement jouées à quatre temps, Often Annie (Bobby Timmons), d’abord rubato, est joué à trois temps. Il en est de même pour le thème de Namely You.
Influences profondes et le blues
Malgré cette diversité dans les sons et les textures, le pianiste révèle pleinement ses influences profondes, notamment le blues, dont son jeu est imprégné tout au long de l’album. Il le fait de manière toujours imprévisible, intégrant des motifs mélodiques, rythmiques et harmoniques à son improvisation.
En 2008, le journaliste Marc Myers écrivait : « la contribution de Bobby Timmons au jazz en tant qu’accompagnateur, compositeur, leader et innovateur d’un nouveau son est largement ignorée et sous-estimée.»
Il est vrai que, bien que célèbre pour son travail aux côtés de Cannonball Adderley et ses enregistrements avec les Jazz Messenger, l’œuvre de Bobby Timmons reste encore trop méconnue. Cet album est un excellent point de départ !
Baptiste Lejeune : baptiste.beats@gmail.com
Baptiste Lejeune est un batteur franco-canadien qui a étudié le jazz et la musique classique au Conservatoire de Paris, à l’Université McGill à Montréal, et au Tribeca Jazz Institute, à New York. Il se produit régulièrement sur la scène montréalaise et québécoise, enseigne à l’École de Jazz de Montréal et collectionne les disques de jazz. Sa chronique de 3 albums vintage de jazz est mensuelle.